Autobiographie du poète
Celui qu'on appelle "Gafara" [1]Parce qu'on le dit poète,ne vous imaginez pas de voir un farfelu, quelqu'un qui a les pieds en dehors de ses souliers. D'ailleurs poèten'est-il pas celui qui a les yeux ouverts et les oreilles tout attentives. Avec le temps, le temps des rencontres, il dira les joies, les difficultés de vivre, les espérances. Bien sûr, il le dira avec ses mots, ses tournures… Souvent ce n'est plus lui qui parle, mais les personnes de sa vie.
L'hiver 1949 avait été rude comme pas possible, un froid terrible. Delphine me chargeait d'une commission : apporter six œufs frais emballés dans un cornet à la famille qui habitait au bout du village. Elle m'a dit "tu diras bonjour et quand tu apporteras les œufs, tu diras : excusez-moi." Ce que je fis. En ouvrant la porte, je vis l'homme de la famille casser le plancher pour se chauffer. J'ai dit " excusez-moi"et je suis parti, laissant la porte des souvenirs ouverte…
Tout a commencéC’était en octobre 1953, le mois de la mission universelle, que mon aventure allait continuer dans une autre direction. Je servais la messe. C’était au temps où il fallait répondre en latin, faire des gymnastiques depuis longtemps disparues. C’était au temps où il fallait apprendre le catéchisme – questions-réponses par cœur. C’était au temps où ceux qui ne savaient pas répondre correctement prenaient des baffes, le temps où les instituteurs avaient droit de baffer les gamins avec la bénédiction des parents.
C’était en octobre, un missionnaire était venu prêcher, parlant d’Afrique… Je ne me souviens plus de ce qu’il disait. Moi, je devais servir la messe et je ne savais pas encore une réponse en latin; la plus longue, celle de l’offertoire. A la sacristie, sans me dire bonjour, ni quoi ni comment, le missionnaire me lance
"et toi, pourquoi pas ?" Comme je portais le prénom de Maurice, un peu kamikaze, sans peur, sans trop réfléchir je lui réponds "et pourquoi pas !"
Le temps d'apprendre à prier, des leçons obligatoires, de la philosophie, pour oser parler de la vie et de la mort, de la théologie pour entrevoir le mystère de Dieu, un mystère qu'il ne cesse de croquer…
Je pars en Afrique... pourquoi ? parce que... J'y serai vos oreilles et vos yeux. Je serai vos mains de tendresse. Contrat : dans la société des missionnaires d'Afrique – Pères blancs – je me suis engagé pour l'Afrique pour le bien comme pour les moments difficiles. Je suis devenu porte-parole de ceux qui sont au bord du chemin, caméléon aux yeux en toutes directions, poète fou, mais de quelle Adoration !, balayeur d'étoiles.
Dès septembre 1968 en Tunisie, chef d'ateliers à la ferme de Thibar (2000 hectares). En 1975 les portes se ferment, il part avec une caisse à outils avec le Frère Marcel travailler à Tabarka, à la coopération hollandaise et ensuite dans une ONG. Mécanique, formation, apprendre sans arrêt, tous les métiers. Le virus de l'écriture l'attrape et ne le lâche plus. Rappelé en Suisse en 1986 pour l'animation, la presse et autres bricoles. Quatre mois à Jérusalem pour visiter les vieux cailloux et faire le pèlerinage des lieux saints. Une certitude ou une évidence que rien n'effacera : Dieu est comme une muraille qui protège.
Alors qu'il dormait, je suis entré sans faire de bruit, sur la pointe des pieds, pour ne pas le réveiller en sa mort. Sa journée avait été longue, il en mourrait de fatigue d'être enchaîné à la misère du monde. Il avait le coeur percé, une immense plaie au flanc. Mon bien-aimé maître dormait. Et je me suis glissé – avec tant d'autres – dans la fente de son côté. Il y avait une grande place que l'eau et le sang avaient délaissée. Ainsi, j'étais sûr de revivre avec lui.
1992 : Niger, le pays où les rêves s'effacent parce qu'il fait trop chaud (maximum 50°, à l'ombre, bien évident !). 365 jours de soleil par année n'empêchent pas ce pays d'atteindre le fond du classement : 174ème place.
Finalement, nous avons tout pour rester au niveau le plus bas. Pays enclavé et sans littoral. Augmentation annuelle de la population : 3,32 %. Faible taux d’alphabétisation (14 % pour les adultes de 15 ans et plus). La vulnérabilité de l’économie nationale aux aléas climatiques. La faiblesse des ressources naturelles (sols pauvres, terres cultivables qui se dégradent). Une dépendance excessive à un seul produit d’exportation : l’uranium (73,3 % des exportations en 1993). Le poids étouffant de la dette (interne et externe) dont plus de 60% de dette multilatérale…
Peu importe, disent les habitants, tant que l'espoir d'avoir à manger existe, vous pouvez nous classer où vous voulez. Apprentissage de la langue ; difficile à 52 ans de reprendre le chemin de l'école. Apprentissage des différences. Je vivais en un pays où Dieu ne cesse de se révéler.
Puis le silence revint. Le guide était toujours là, ancêtre grisonnant, aveugle, auréolé de vieux jours. Il mâchait quelques feuilles de jujubier. Il me prit par la main et m’emmena au-delà des dunes. Ce n’est pas bien loin, c’est à trois rêves d’ici...
Regarde les étoiles, petit, nulle part ailleurs qu’au Niger, elles ne sont aussi belles
Regarde les femmes, elles portent leur enfant sur la hanche; nulle part ailleurs qu’au Niger, elles ne sont aussi belles
Regarde la terre, petit, elle est craquelée de toutes les espérances. Nulle part ailleurs qu’au Niger, elle n’est aussi belle
Je criai que cette terre n’avait plus rien à produire, malgré tous les efforts de ceux qui nous ont précédés, malgré tous les pleurs et les incantations. Cette terre avait pris la malédiction à cause de ceux qui la piétinaient avec vergogne.
Je criai que cette terre, qui est ma terre, ne servait à plus rien du tout, sinon enfouir nos morts et nos désespoirs...
Je pleurai inutilement, car mes pleurs ne pouvaient irriguer ma terre.
Le temps passait et amenait son lot de joies et de tristesses, puis vint la famine. Après coup, c'est un événement banal, régulier, avec le rsique d'en perdre le goût de l'urgence et des souffrances. J'ai appris à servir les plus petits.
"L’hivernage devrait être porteur de la joie des excellentes récoltes et de l’abondance. Les vents ont soufflé normalement. La poussière indicatrice des moissons fécondes est venue de la bonne direction teinter la nature de la poudre de roche. Les fourmis ailées ont volé dans la bonne période. L’éclatement des fleurs en saison sèche est un indice qui n’a surpris personne. Mais... les crapauds ont croassé trop tôt et la première pluie est tombée au sixième mois."
Or le sixième mois draine les sortilèges épouvantables : des pluies entrecoupées de sécheresse, la chute des grands arbres, le déplacement des petits papillons blancs du nord au sud, des chenilles rampant au sol et une surproduction des fruits du "Adua" et du "Anza". Dans l’ancien temps, ce cortège d’événements annonçait la famine.
La famine est arrivée. Les greniers étaient vides. Ici, il est impossible de percevoir ce que veut dire famine. Le bétail a été vendu, le stock de céréales pour les semences a été mangé. Le mari parti pour chercher du travail ailleurs, la mère reste seule avec les enfants, qui eux ont toujours faim. Ils ne crient plus, ils n'ont plus la force. Alors commence le chemin des errances en quête d'un repas.
Au loin une femme courait, affolée à la recherche de son chameau. Je descendis de voiture, je m’approchai d’elle. Boire et étancher la peur. Petit à petit la paix revenait. Elle se mit à chanter une berceuse. Le chameau fou revenait.
A quelques pas de là, le campement. Il n’y avait que des femmes. L’air fatigué. La faim les avait poussées au voyage, depuis si longtemps, de si loin que les mots et l’imagination devenaient inutiles. Les maris partis en exode, loin, très loin pour ne pas entendre le cris des enfants affamés. Ils reviendront plus tard, avec si peu d’argent, avec la maladie de là-bas… qu’ils offriront en cadeau à leur femme…
Les chameaux affalés au sol, exténués, assoiffés. Les femmes n’avaient plus la force de les décharger, c’était si lourd le peu qu’elles transportaient. Le chameau fou revenait. La chèvre fatiguée, hissée sur le chameau, pendait sans vie. Les bagages déversés de chaque côté du chameau…
Il y avait si peu pour le repas, que j’allongeai la main une seule fois et dis des bénédictions plus longues que le repas. Il n’y aura pas de thé, pas de veillée. Le temps de la dernière prière. La grand’mère priait, priait. Elle ne se releva pas. Toutes pensaient que le sommeil l’avait rattrapée dans sa prière. Faut pas gêner le sommeil des vieux.
La nuit, drôles de rêves et de chants.
Au matin les oiseaux étaient là. La grand’mère avait achevé son voyage en priant.
Apprendre à servir en respectant la dignité de ceux qui ont moins ou n'ont plus rien que la faim.
C’est ainsi que pour sauvegarder la dignité malgré la pauvreté, des actions de solidarité-famine sont initiées sous forme de "food for work" comme aiment le dire les Américains. CARITAS AREWA DOGONDOUTCHI, qui aurait pu utiliser des moyens modernes de transport pour la construction d’un mur de 260 mètres de long a fait recours aux exodants. Ils sont au nombre de 3000. Parmi eux, chaque jour, une trentaine d’hommes et de femmes sont répartis sur le chantier. Deux vieilles femmes font la cuisine. Le chef de secteur, secondé d’une femme, prépare les rations au magasin. Le gros de l’équipe est au rassemblage des agrégats (gravier, sable) dans la carrière, au flanc de la colline. Le transport s’effectue sur la tête au moyen de vieilles tasses et calebasses. Le maçon, un technicien qualifié, commence chaque jour par instruire ses ouvriers avant d’attaquer le chantier. Les bras valides sont aux fondations, au coulage du béton, au creusage des trous d’arbres.
Au départ les visages sont engourdis, désemparés et crispés. Au fur et à mesure que le soleil progresse, l’ambiance change, le travail s’harmonise, le corps se relaxe, les regards épanouis luisent comme des étoiles disséminées. Le chantier ferme sur le partage du butin. Chaque travailleur reçoit trois mesures de mil. La fatigue tombe comme un vieil habit. On oublie l’épreuve : la marche en file indienne, les pentes escarpées, les mains calleuses, la transpiration. Plus de silence, plus de vertige. Finie la faim pour quelques heures. Les sourires sont dépoussiérés. Sous les arbres, des rires, des blagues, des souhaits. L’homme a chargé son épouse comme un âne. Ensemble ils rentrent chez l’habitant. Sur leur tête : une part de bonheur emballée dans des sacs de plastique blancs. Ils s’en vont, telle une volée de pic-bœufs. 1000 exodants jouiront des mêmes merveilles en cinq semaines. "Ce que tu gagnes à la sueur du front, tu peux le manger dignement en plein air, à la face du monde."
Et pourquoimoi, vais-je m'occuper, passer mon temps, ma vie, écouter les petits, les plus démunis ? A tous les pourquoi,il me faut répondre parce que…
Pourquoi ? la réponse se trouve sur le chemin du silence, sur le chemin de la solidarité, sur le chemin des Textes Sacrés. Deux textes reviennent comme un manifeste et un refrain.
Le manifeste de Nazareth…
"C'était le jour de la prière, Jésus fit la lecture au livre d'Isaïe"
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Le geste où Dieu se baisse jusqu'à terre pour laver les pieds de ses compagnons.
131 Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce …
Parce queMaître et Seigneur Jésus s'est occupé des affamés, assoiffés et minables de toutes sortes. Parce qu'il s'est occupé le premier de ceux qui avaient soif de bonjour et d'amour, qui avaient faim d'absolu et de connaissance de Dieu. Parce que le Seigneur et Maître a osé s'abaisser jusqu'aux plus démunis… Fondamentalement, c'est ici dans l'Evangile et pas ailleurs, qu'il faut chercher un essai de réponse.
Désormais, quand on me pose la question "mais qu'est-ce que tu fais là-bas, au Niger?" C'est trop facile de dire, je suis contrôleur des chantiers du diocèse, je m'occupe de développement… j'ai 36’000 projets, je travaille avec un groupe de femmes…
Non ! je réponds "je suis apprenti de mon Maître et Seigneur, je continue d'apprendre à servir les plus petits."
J'ai appris le service des plus petits, auprès de Celui qui est le plus grand, mon Maître et Seigneur Jésus.
Personne ne peut s'occuper sur une longue durée des plus démunis, s'il ne laisse le silence, la prière, la rencontre du Maître envahir sa vie régulièrement, avec passion… Je crois aujourd’hui, après une si longue vie, que la louange de Dieu surgit de l'écoute du monde, de l’étonnement, de l’admiration devant les personnes rencontrées, des situations de la vie. Je crois que c'est possible pour tous les croyants. Je crois que la louange du plus grand surgit du service des plus petits.
J'ai appris la louange du plus grand au service des plus petits.
La porte des souvenirs est toujours ouverte, la personne est au centre de ma vie, la dignité le bien le plus précieux, que je défends en criant parfois, souvent en écrivant. Les petits, les plus démunis, sont la source de tendresse où je me penche, elle a un goût d'éternité, comme un mystère à croquer.
Maurice Leiggener, Conférence du 27 mars 2004, Celui qu’on appelle Gafara.
[1] Gafara (haoussa) = excuse-moi, surnom donné à l'auteur.